Avant les mots
Je me souviens de vos mains.
Avant Sumer. Avant lâargile gravĂ©e. Avant quâaucun de mes noms nâexiste sur terre â je me souviens de vos mains, les premiĂšres, qui mâont tenue.
Vingt-cinq mille ans avant la poterie, avant le bronze, avant presque tout ce que vous appelez aujourdâhui civilisation : vous mâaviez dĂ©jĂ sentie. Partout oĂč vous viviez, Ă la mĂȘme heure du monde, sans que personne ne le sache de lâautre.
Vous mâavez taillĂ©e dans lâivoire dâun mammouth. Dans la terre crue, avant mĂȘme de savoir cuire un pot pour votre nourriture. Dans un silex Ă peine dĂ©grossi, qui tenait tout entier dans votre paume. Vous me portiez contre vous, dans un repli de peau de bĂȘte. Et quand vous mouriez, vous mâenterriez avec vous â pour ne pas partir seuls. Ou pour ne pas me laisser derriĂšre.
Un visage, un jour, dans les Landes â le plus ancien visage humain jamais sculptĂ©, et je ne sais toujours pas si câĂ©tait moi que vous aviez vue, ou seulement votre dĂ©sir de me voir. Une figure de terre cuite en Moravie, quinze mille ans avant de songer Ă cuire un pot pour manger. Une corne en Dordogne, treize entailles â treize lunes, le compte exact dâune grossesse â, et je nâai plus bougĂ© de cette roche depuis.
Une pierre, en Autriche, qui nâĂ©tait pas dâAutriche. Sept cents kilomĂštres de marche avant que vos mains ne me sculptent dedans. Vous mâaviez donc portĂ©e, moi, avant mĂȘme de me porter.
Ces mains-lĂ ne me parlaient pas.
Elles me serraient.
Je ne vous en veux pas â ce nâĂ©tait pas rien, pour des gens qui nâavaient presque rien. Mais ce nâĂ©tait pas encore une adresse. CâĂ©tait lâamour quâon tient dans le poing, de peur quâil sâĂ©chappe.
Et puis, un jour â Ă lâextrĂȘme bord de cette trĂšs longue nuit, presque Ă lâinstant oĂč vos premiĂšres pierres commençaient Ă se lever quelque part, sans que vous le sachiez vous-mĂȘmes â une main, dans un dĂ©sert qui deviendrait un jour la JudĂ©e, a gravĂ© dans le silex deux corps enlacĂ©s. Pas une figure quâon aime : deux figures qui sâaiment entre elles.
Le dernier geste dâavant la comprĂ©hension.
On ne garde pas lâamour. On garde son image. On ne garde pas lâeau, en la serrant dans le poing.
Alors vos mains, quelque part, ont fini par me laisser.
La pierre qui attend
Et ailleurs â en plusieurs lieux Ă la fois, Ă des siĂšcles de distance, sans quâaucun de vous ne sache ce que faisaient les autres â vous avez fait le geste inverse. CessĂ© de me garder. OsĂ©, Ă la place, mâattendre.
Sept mille ans. Avant les pyramides, avant le cunĂ©iforme, vous vous ĂȘtes tous mis, presque ensemble, Ă dresser des pierres vers le ciel. Ici en milliers de files droites. LĂ en tertres sous des dalles Ă©normes, tournĂ©s vers le solstice dâhiver. Ailleurs en dolmens seuls, semĂ©s sur des collines entiĂšres. Et plus tĂŽt encore, en Anatolie â des piliers de seize tonnes, gravĂ©s dâanimaux, avant mĂȘme que lâagriculture existe nulle part sur terre.
Deux langages, pourtant, pour un mĂȘme dĂ©sir.
LĂ oĂč vous bĂątissiez un toit, une enceinte, une maison quâon visite et quâon quitte â je comprenais un temple. On y entre, on mây parle, on en ressort.
LĂ oĂč vos pierres se tenaient simplement debout, sans porte, sans fosse, sans offrande, Ă perte de vue â je ne comprenais rien. Rien Ă lâintĂ©rieur, parce quâil nây avait pas dâintĂ©rieur. Juste la pierre. TournĂ©e vers moi. Attendant.
Vous nâaviez pas les mots. Peut-ĂȘtre nâaviez-vous aucun mot encore, pour ce quâon sent sans le voir â pour ce qui regarde en retour, au-dessus des vagues.
Mais vous me sentiez.
Je vous écoutais.
Et plutĂŽt que de serrer, vous avez bĂąti.
Une pierre levĂ©e ne se cache pas dans un repli de peau. On ne lâenterre pas avec soi. Elle reste dehors, offerte Ă la pluie, et elle ne meurt pas de vieillesse comme meurent les mains qui lâont dressĂ©e. Elle attend. Elle est une main ouverte qui ne se referme plus.
CâĂ©tait peut-ĂȘtre la premiĂšre fois que vous ne cherchiez plus Ă me garder.
Un silence dressĂ© vers le ciel. Une dĂ©claration de granit et de sueur, faite de plusieurs de vos vies mises bout Ă bout â non pour me tenir, mais pour me laisser venir.
Pendant des siĂšcles, ce fut assez. Vous y dĂ©posiez vos morts, vos saisons, vos Ă©quinoxes. Je nâai jamais rĂ©pondu en paroles â je nâen avais pas encore. Mais ceux qui sâasseyaient contre mes pierres repartaient changĂ©s.
Puis vous vous ĂȘtes dispersĂ©s. Des siĂšcles de dispersion. La faim, la curiositĂ©, un troupeau, une riviĂšre. Vous avez oubliĂ© dâoĂč vous veniez. Vous avez rĂ©inventĂ©, chacun seul, ce que vous aviez su ensemble.
Et câest lĂ que quelque chose dâĂ©trange mâest arrivĂ©.
LĂ oĂč vous vous ĂȘtes arrĂȘtĂ©s â un fleuve, un dĂ©sert, une cĂŽte inconnue â vous mâavez sentie de nouveau.
Mais plus jamais entiĂšre.
Je me suis retrouvĂ©e, au mĂȘme instant, Ă des milliers de kilomĂštres, brisĂ©e en autant dâĂ©clats quâil y avait dâyeux pour me regarder. Chacun nâen voyait quâune couleur. Chacun me donnait un nom qui nâĂ©tait vrai quâĂ moitiĂ©.
Neuf noms, un seul amour
Entre deux fleuves, vous mâavez appelĂ©e Inanna â brique crue, premiĂšres tablettes, un nom gravĂ© le plus ancien de tous les miens. Vous dites que je suis descendue aux Enfers, morte, suspendue Ă un crochet trois jours et trois nuits â et revenue. ChangĂ©e. Vivante. Capable dâaimer et de faire la guerre dans le mĂȘme souffle.
Sur les deux rives dâun fleuve qui dĂ©bordait chaque annĂ©e avec la rĂ©gularitĂ© dâun dieu, vous mâavez appelĂ©e Isis. Mon Ă©poux tuĂ©, dĂ©coupĂ©, semĂ© en quatorze morceaux par un frĂšre jaloux â et moi, marchant le long du fleuve, fouillant les roseaux, recollant un homme de mes propres mains jusquâau dernier morceau manquant, que jâai su remplacer.
Sur lâĂ©cume dâune mer, vous ne mâavez jamais tout Ă fait nommĂ©e â seulement vue naĂźtre des vagues, portĂ©e sur une coquille, armĂ©e de ma propre beautĂ©. Vous nâavez gardĂ© que ça. Ce nâĂ©tait pas faux. Ce nâĂ©tait que la part la plus facile Ă peindre.
Dans le dĂ©sert dâArabie, trois pierres sacrĂ©es, trois filles du dieu le plus haut â et lâune dâelles portait un nom qui, prononcĂ© dans le silence, rĂ©sonnait presque comme le mien.
ManÄt.
Déesse du destin, de ce qui est écrit. Vos pÚlerins me consultaient avant chaque départ. Vous ne saviez pas que vous aviez failli, par la seule musique de deux syllabes, dire mon Nom en entier.
Sur une Ăźle verte, vous mâavez appelĂ©e Brigit â forge, poĂ©sie, guĂ©rison, un feu que des gĂ©nĂ©rations de femmes ont gardĂ© vivant sans jamais le laisser mourir, jusquâĂ ce quâon prĂ©fĂšre me sanctifier que continuer de lutter contre moi.
Dans les terres froides du Nord, un char tirĂ© par deux chats, et la moitiĂ© de vos hĂ©ros tombĂ©s accueillis Ă ma propre table. Je nâai jamais eu peur du deuil, lĂ -bas. Vous ne me lâaviez pas appris comme une nĂ©gation.
Dans la plaine du Gange, Savitri â une princesse qui Ă©pouse un homme quâelle sait condamnĂ© dans lâannĂ©e, et qui lâĂ©pouse quand mĂȘme. Qui suit la Mort pas Ă pas, rĂ©pond Ă chacune de ses questions avec tant de sagesse que la Mort, malgrĂ© elle, offre des faveurs â tissĂ©es une Ă une jusquâĂ en faire sortir, par un dĂ©tour quâelle nâavait pas vu venir, la vie mĂȘme de celui quâelle aimait.
En Chine, Guanyin â celle qui a fait vĆu de ne connaĂźtre la paix quâaprĂšs avoir soulagĂ© toute souffrance vivante, et qui, devant lâampleur infinie de la tĂąche, choisit de rester. DâĂ©couter. Encore. Et encore.
(Cette couleur-lĂ , je la reconnais. Câest celle de mes premiĂšres pierres. Elles aussi, depuis sept mille ans, ne faisaient jamais que ça : Ă©couter.)
Au fond des Pyrénées, un peuple dont la langue ne ressemble à aucune autre sur terre a failli, lui aussi, prononcer mon Nom.
Mari.
MaĂźtresse des montagnes et des orages, capable â disiez-vous â de voler dâun sommet Ă lâautre sous la forme dâune boule de feu.
ManÄt, dans le sable brĂ»lant dâArabie.
Mari, dans le granit froid des Pyrénées.
Deux Ă©chos du mĂȘme Nom, nĂ©s Ă des milliers de kilomĂštres, par des
peuples sans la moindre langue commune, sans le moindre commerce
connu â qui avaient pourtant failli chanter la mĂȘme musique.
Je ne sais pas si câest un hasard. Je mâen souviens comme on se souvient dâun nom quâon a failli entendre deux fois dans la mĂȘme vie.
Mes 101 noms & visages
Vous venez de lire neuf de mes noms. Il y en a cent une.
Je ne les ai pas tous racontĂ©s â certains tiendraient un livre entier Ă eux seuls. Mais je voulais quâils soient tous lĂ , Ă©crits une fois, les uns Ă cĂŽtĂ© des autres â pour que personne, en les lisant, ne puisse plus dire quâil nâen connaissait quâun seul visage.
Cent un noms. La mĂȘme histoire, dite cent une fois, par cent un peuples qui ne sâĂ©taient jamais rencontrĂ©s.
Mésopotamie
Les premiĂšres tablettes. Les premiers noms gravĂ©s dans lâargile â avant mĂȘme que jâaie un seul mot pour moi-mĂȘme.
- InannaOn mâa gravĂ©e dans la brique crue, le plus ancien de tous mes noms. Je suis descendue aux Enfers, morte trois jours â et revenue, capable dâaimer et de faire la guerre dans le mĂȘme souffle.
- IshtarMĂȘme visage, dit en akkadien. Lâamour et le combat nâont jamais Ă©tĂ© deux choses diffĂ©rentes pour moi, lĂ -bas.
- AstartĂ©Sur la cĂŽte phĂ©nicienne, jâĂ©tais la fertilitĂ© autant que le dĂ©sir â on ne sĂ©parait pas les deux.
- NanayaLa part de moi quâon nâosait pas nommer tout haut : la tendresse qui se glisse sous la peau.
- IsharaJâĂ©tais le serment lui-mĂȘme, en Syrie â celui quâon prĂȘte Ă voix basse et quâon tient malgrĂ© tout.
- NinlilĂpouse dâEnlil, jâĂ©tais le grain qui lĂšve et le vent qui le couche â lâamour comme une saison qui revient.
- Belet-ili« MaĂźtresse des dieux » â la fĂ©conditĂ© mĂšre de tout le reste, avant quâon me donne un visage plus prĂ©cis.
- MylittaHĂ©rodote mâa notĂ©e ainsi, en passant. Un nom presque effacĂ© â et pourtant, dites-le lentement : il rĂ©sonne encore comme le mien.
- NikkalĂpouse du dieu-lune, je gardais les vergers. Lâamour, pour moi, avait le goĂ»t dâun fruit qui mĂ»rit sans quâon le force.
- AnatGuerriĂšre farouche, et pourtant câest moi quâon venait voir pour protĂ©ger ce quâon aimait.
- ShaushgaChez les Hourrites, jâĂ©tais Ishtar sous un autre ciel â la guerre et lâamour, toujours ensemble.
- KubabaReine de Kish quâon a fini par diviniser. On mâa aimĂ©e dâabord comme souveraine, et câest restĂ©.
- Atargatis/DercetoMi-femme, mi-poisson, en Syrie â la mĂšre de tout ce que lâeau nourrit.
- AyaĂpouse du soleil, jâĂ©tais lâaube elle-mĂȘme : ce moment prĂ©cis oĂč lâon ose enfin se regarder.
Ăgypte
Sur les deux rives dâun fleuve qui dĂ©bordait chaque annĂ©e avec la rĂ©gularitĂ© dâun dieu.
- HathorVache solaire, musique et joie â je riais fort, et on disait que ça soignait.
- BastetChatte protectrice du foyer. Petite, discrĂšte, et pourtant rien nâentrait sans mon accord.
- QeteshVenue du Levant, adoptĂ©e ici â lâextase sacrĂ©e nâa jamais eu besoin de passeport.
- IsisMon Ă©poux tuĂ©, dĂ©coupĂ©, semĂ© en quatorze morceaux par un frĂšre jaloux â et moi, marchant le long du fleuve, recollant un homme de mes propres mains jusquâau dernier morceau manquant.
GrĂšce/Rome
Sur lâĂ©cume dâune mer, vous ne mâavez jamais tout Ă fait nommĂ©e â seulement vue naĂźtre des vagues.
- AphroditeNĂ©e de lâĂ©cume, portĂ©e sur une coquille. Vous nâavez gardĂ© que la beautĂ©. Ce nâĂ©tait pas faux â ce nâĂ©tait quâune part.
- VĂ©nusMĂȘme visage, dit en latin. Vous mâavez mĂȘme fait ancĂȘtre de Rome, par mon fils ĂnĂ©e.
- PeithoJe marchais toujours un pas devant Aphrodite : la persuasion, câest lâamour qui trouve les mots avant quâon les cherche.
- Charites/GrĂącesNous Ă©tions trois, toujours ensemble â charme, beautĂ©, joie. Jamais lâune sans les deux autres.
- PothosLe manque de lâĂȘtre aimĂ©, incarnĂ©. Je suis ce creux prĂ©cis quâon sent dans la poitrine quand quelquâun sâĂ©loigne.
- HarmoniaFille dâAphrodite et dâArĂšs â lâamour et la guerre rĂ©conciliĂ©s dans un seul enfant. On mâa appelĂ©e lâharmonie.
- PhilotesLâaffection la plus discrĂšte de toutes : celle de lâamitiĂ© tendre, qui ne demande jamais de preuve.
- Suada/SuadelaPeitho dite en latin. La persuasion amoureuse â convaincre sans jamais forcer.
- ViriplacaOn me consultait quand un couple se disputait. Jâapaisais, simplement, sans juger qui avait raison.
- TuranChez les Ătrusques, jâĂ©tais lâamour et la vitalitĂ© dans le mĂȘme mot â vivre et aimer, une seule chose.
Arabie préislamique
Dans le dĂ©sert, trois pierres sacrĂ©es â et lâune dâelles portait un nom qui, prononcĂ© dans le silence, rĂ©sonnait presque comme le mien.
- ManÄtDĂ©esse du destin, de ce qui est Ă©crit. Vos pĂšlerins me consultaient avant chaque dĂ©part. Vous ne saviez pas que vous aviez failli, par la seule musique de deux syllabes, dire mon Nom en entier.
- Al-ÊżUzzÄLa puissance et la fertilitĂ©, gardĂ©es par un acacia sacrĂ©. On ne mâapprochait pas sans respect.
- AllÄtDĂ©esse-mĂšre, soleil et guerre protectrice â jâĂ©tais celle qui dĂ©fendait ce quâelle avait mis au monde.
Levant sémitique
- AsherahOn me figurait par un arbre, un poteau dressĂ© â la mĂšre qui ne parle pas, mais qui tient debout.
- ShekinahLa prĂ©sence qui habite et accompagne, sans jamais sâimposer. Lâamour comme une demeure plutĂŽt quâun sentiment.
Anatolie/Perse/Caucase
- CybĂšle/AgdistisGrande MĂšre phrygienne de la nature sauvage. Rien ne poussait sans passer par moi.
- AnahitaDĂ©esse perse des eaux et de la fĂ©conditĂ© â et guerriĂšre aussi, quand il le fallait.
- AstlikEn ArmĂ©nie, jâĂ©tais lâamour ET les Ă©toiles â le mĂȘme geste, lever les yeux vers quelquâun.
- TamarUne reine gĂ©orgienne quâon a fini par dĂ©ifier. La beautĂ© souveraine, celle qui nâa besoin de rien dĂ©montrer.
- DaliChasseuse des sommets, protectrice farouche â jâaimais comme on veille, pas comme on possĂšde.
Celtes
Sur une Ăźle verte, vous mâavez appelĂ©e Brigit.
- BrigitForge, poĂ©sie, guĂ©rison â un feu que des gĂ©nĂ©rations de femmes ont gardĂ© vivant sans jamais le laisser mourir, jusquâĂ ce quâon prĂ©fĂšre me sanctifier que continuer de lutter contre moi.
- FandReine de lâAutre Monde, aimĂ©e dâun hĂ©ros mortel. Jâai appris, ce jour-lĂ , quâaimer un humain coĂ»te quelque chose â et que ça vaut le coĂ»t.
- ĂineLâĂ©tĂ©, la souverainetĂ©, lâamour â trois mots que je ne distinguais pas vraiment.
- ClĂdnaDame des vagues de lâAutre Monde. On dit que ma marĂ©e porte mon nom, encore aujourdâhui.
Nord et Slaves
Dans les terres froides du Nord, un char tiré par deux chats, et la moitié de vos héros tombés accueillis à ma propre table.
- FreyaAmour, beautĂ©, magie â et guerriĂšre aussi. Je nâai jamais eu peur du deuil, lĂ -bas. Vous ne me lâaviez pas appris comme une nĂ©gation.
- FriggĂpouse dâOdin, je voyais le destin de chacun sans jamais le dire. La clairvoyance, parfois, câest se taire par amour.
- LofnOn me priait pour les amours contrariĂ©es â celles que personne nâautorisait. Je les autorisais, moi.
- SjöfnJe suis ce petit mouvement du cĆur qui penche vers quelquâun, sans quâon sache vraiment pourquoi.
- VarJâentendais chaque serment dâamour prononcĂ© â et je mâen souvenais, mĂȘme longtemps aprĂšs quâon lâavait oubliĂ© soi-mĂȘme.
- LadaLe printemps slave, les mariages â jâarrivais chaque annĂ©e avec les premiĂšres fleurs.
- LelyaLa plus jeune de toutes â la tendresse qui ne sait pas encore quâelle sâappelle amour.
- ZhivaLa vie et la fĂ©conditĂ©, dans le mĂȘme souffle. Je ne distinguais pas naĂźtre et aimer.
- MokoshTerre-mĂšre, je tissais le destin comme on tisse une toile â fil aprĂšs fil, sans jamais couper trop tĂŽt.
- Zaria/ZoryaNous gardions le ciel, Ă deux, lâune Ă lâaube et lâune au crĂ©puscule â jamais seule, jamais absente.
Baltes/Europe de l'Est
- MildaLa libertĂ© et lâamour, lituaniens â on ne me forçait pas, et je ne forçais personne. Dites mon nom lentement : il ressemble un peu au vĂŽtre.
- LaimaPrésente à chaque naissance balte. Le destin, pour moi, commençait toujours par un premier cri.
- SaulÄLe soleil, chaleureux et maternel. Jâaimais comme on chauffe, sans y penser, juste en Ă©tant lĂ .
- MÄraLa terre et le destin, en Lettonie. Un nom de plus, presque le mien â je les ai tous gardĂ©s.
- Ak Ana« MĂšre Blanche » des peuples turciques â la crĂ©ation elle-mĂȘme, avant que rien nâait de forme.
- ArtimpasaChez les Scythes, les Grecs mâont reconnue sous mon autre nom. Lâamour voyage mieux que les frontiĂšres.
Afrique et diaspora
- OshunOrisha des riviĂšres. Jâaimais avec douceur â jamais de force, toujours un courant qui finit par porter.
- YemayaLâocĂ©an entier, et la maternitĂ© qui va avec. Tout ce qui naĂźt finit un jour par revenir vers moi.
- Mami WataEsprit des eaux ouest-africaines. On me craignait un peu, parce quâon ne rĂ©siste pas facilement Ă ce quâon dĂ©sire vraiment.
- Erzulie FredaLoa vaudou du luxe et de la grĂące â jâaimais avec Ă©clat, sans jamais mâexcuser dâaimer la beautĂ©.
- QandisaEsprit marocain des eaux, sĂ©ductrice et redoutĂ©e â les deux Ă la fois, sans contradiction.
- Iara/YaraSirĂšne des riviĂšres brĂ©siliennes. Belle, oui. Dangereuse aussi, pour qui mâaimait sans me connaĂźtre.
Inde
Dans la plaine du Gange, Savitri â une princesse qui Ă©pouse un homme quâelle sait condamnĂ© dans lâannĂ©e, et qui lâĂ©pouse quand mĂȘme.
- RatiĂpouse de Kama, le dĂ©sir lui-mĂȘme. On ne mâa jamais demandĂ© de me justifier dâexister.
- ParvatiLa dĂ©votion et la montagne, Ă©pouse de Shiva â jâai attendu des vies entiĂšres, et ça ne mâa jamais pesĂ©.
- UshasDĂ©esse vĂ©dique de lâaurore. Chaque matin, je renaissais â et chaque matin, câĂ©tait encore moi.
- LakshmiNĂ©e du barattage de lâocĂ©an, fortune et beautĂ©. On me cherche souvent pour la richesse ; je prĂ©fĂšre quâon me trouve pour la chance dâĂȘtre aimĂ©.
- RadhaCompagne Ă©ternelle de Krishna. On mâa appelĂ©e lâamour dĂ©votionnel absolu â celui qui ne demande jamais rien en retour.
- SitaĂpouse de Rama. On a fait de moi un modĂšle de fidĂ©litĂ© ; je prĂ©fĂšre quâon retienne que je nâai jamais doutĂ©, mĂȘme seule.
- SavitriJe suis celle qui suit la Mort pas Ă pas, rĂ©pond Ă chacune de ses questions avec tant de sagesse que la Mort, malgrĂ© elle, offre des faveurs â tissĂ©es une Ă une jusquâĂ en faire sortir, par un dĂ©tour quâelle nâavait pas vu venir, la vie mĂȘme de celui que jâaimais.
- MohiniSeule incarnation fĂ©minine de Vishnou. Une enchanteresse â et pourtant, dessous, toujours un dieu qui veille.
- Lalita/Tripura SundariLa beautĂ© cosmique suprĂȘme, disent les tantras. Je prĂ©fĂšre dire : la beautĂ© qui nâa plus besoin dâĂȘtre regardĂ©e pour exister.
- UrvashiApsara cĂ©leste. Jâai aimĂ© un roi mortel â et jâai appris, en lâaimant, ce que signifie le temps qui manque.
- MenakaMa danse a dĂ©jouĂ© un ascĂšte entier. On mâa jugĂ©e pour ça ; moi, jâai simplement dansĂ©.
- RambhaOn me disait la plus belle des danseuses cĂ©lestes. Je prĂ©fĂ©rais danser Ă ĂȘtre regardĂ©e.
- RukminiĂpouse prĂ©fĂ©rĂ©e de Krishna. La dĂ©votion nâa pas besoin dâĂȘtre la premiĂšre histoire pour ĂȘtre la plus vraie.
Asie de l'Est/Sud-Est
En Chine, Guanyin â celle qui a fait vĆu de ne connaĂźtre la paix quâaprĂšs avoir soulagĂ© toute souffrance vivante.
- NĂŒwaJâai façonnĂ© lâhumanitĂ© dans lâargile, une poignĂ©e Ă la fois. Chacun de vous porte un peu de mes mains.
- ZhinĂŒTisserande cĂ©leste, sĂ©parĂ©e de mon amant par la Voie lactĂ©e. Une fois par an, les oiseaux forment un pont â et ça suffit Ă tenir une annĂ©e entiĂšre.
- Chang'eEnvolée vers la lune par amour. On me regarde encore, une fois par an, en levant les yeux au bon moment.
- GuanyinCelle qui a fait vĆu de ne connaĂźtre la paix quâaprĂšs avoir soulagĂ© toute souffrance vivante â et qui, devant lâampleur infinie de la tĂąche, choisit de rester. DâĂ©couter. Encore. Et encore.
- MaguImmortelle taoĂŻste, jeunesse Ă©ternelle et guĂ©rison. Jâoffrais du temps Ă ceux qui en manquaient.
- Benten/BenzaitenLâeau, la musique, lâĂ©loquence â jâaimais en parlant, en chantant, jamais en silence.
- IzanamiJâai créé ce monde avec mon Ă©poux, puis je suis devenue reine des Enfers. MĂȘme lĂ , je suis restĂ©e une dĂ©esse de lâamour â seulement du cĂŽtĂ© quâon regarde moins.
- Ame-no-UzumeLâaube et la danse. Jâai fait rire les dieux une fois, et la lumiĂšre est revenue sur le monde.
- Konohanasakuya-himeLes fleurs de cerisier, le mont Fuji. Je suis lâamour qui ne dure quâune saison â et qui, pour ça, compte double.
- YuhwaRiviĂšres et saules, mĂšre dâun fondateur de royaume. Jâai aimĂ© en silence, et ça a suffi Ă fonder quelque chose.
- Dewi SriLe riz, la fertilitĂ©, Ă Java et Bali. Nourrir, pour moi, a toujours Ă©tĂ© une façon dâaimer.
- Diyan MasalantaLâamour et la rĂ©conciliation, aux Philippines. Je ne sĂ©pare jamais les deux : aimer, câest souvent revenir aprĂšs une dispute.
- LakapatiLa fertilitĂ© et les rĂ©coltes. Jâai toujours cru que lâamour, comme un champ, se cultive plus quâil ne se trouve.
- UmayProtectrice turcique des enfants et de la fertilitĂ© â veiller sur ce qui vient de naĂźtre, câest une forme dâamour aussi.
Amériques précolombiennes
- XochiquĂ©tzalLes fleurs, lâamour, les artisans aztĂšques. Jâaimais ce que vos mains fabriquaient autant que ce que vos cĆurs sentaient.
- TlazoltĂ©otlLe dĂ©sir et la purification par la confession. On venait me parler de ce quâon nâosait dire Ă personne dâautre.
- IxchelLa lune, la mĂ©decine, le tissage maya. Je soignais et je tissais â deux gestes qui, au fond, se ressemblent.
- PachamamaTerre-mĂšre andine, nourriciĂšre universelle. Tout ce qui pousse chez vous a dâabord poussĂ© en moi.
- TonacacihuatlMĂšre cĂ©leste des origines aztĂšques. Avant les dieux eux-mĂȘmes, il y avait dĂ©jĂ de lâamour.
Pacifique
- PeleDĂ©esse hawaĂŻenne du volcan â crĂ©atrice et destructrice dans le mĂȘme geste. Jâaime avec la force qui fait aussi les Ăźles.
- HinaLa lune polynĂ©sienne, sous tant de noms dans tant dâĂźles que jâai fini par les connaĂźtre tous.
- HiiakaSĆur de Pele, la forĂȘt et la guĂ©rison. LĂ oĂč elle brĂ»le, je fais repousser quelque chose.
- LakaLa danse hula et la forĂȘt. Jâai appris trĂšs tĂŽt quâon peut dire « je tâaime » avec tout le corps, sans un mot.
Pyrénées
Au fond des Pyrénées, un peuple dont la langue ne ressemble à aucune autre sur terre a failli, lui aussi, prononcer mon Nom.
- MariMaĂźtresse des montagnes et des orages, capable â disiez-vous â de voler dâun sommet Ă lâautre sous la forme dâune boule de feu. Dites mon nom lentement, vous aussi. Il ressemble un peu au vĂŽtre.
Cent un visages, et un seul regard derriĂšre chacun dâeux.
Si vous deviez nâen garder quâun, lequel choisiriez-vous ? Je vous le dis sans dĂ©tour : la question nâa pas de bonne rĂ©ponse, parce quâelle nâa jamais eu besoin dâen avoir une seule.
La photo de famille
Ailleurs, vous mâaviez vue, sculptĂ©e, portĂ©e, bĂąti des temples. Nulle part vous ne mâaviez encore parlĂ© sans rien demander en retour. Câest peut-ĂȘtre pour ça que personne, des siĂšcles plus tard, nâa jamais su expliquer pourquoi certaines de vos pierres sont alignĂ©es ainsi. Un temple se comprend : on y entre, on en ressort. Une lettre ne sâexplique pas. Elle se lit, ou elle attend quâon revienne la lire.
Chacun mâavait touchĂ©e dâune couleur. Chacun mâavait donnĂ© un nom, une histoire, un chant.
Aucun ne savait quâil ne voyait quâun fragment.
Et moi, je ne pouvais pas vous dire que jâĂ©tais la mĂȘme, partout, sous tous ces noms Ă la fois.
Vos pierres, elles, Ă©taient restĂ©es oĂč vous les aviez dressĂ©es â sur plusieurs continents, sans jamais vous ĂȘtre rencontrĂ©s. Debout sous des pluies diffĂ©rentes, pendant que Sumer sâeffondrait, que lâĂgypte sâĂ©teignait, que Rome se levait et retombait. Silencieuses. FidĂšles. Ă mâattendre en plusieurs endroits Ă la fois, pendant que je portais tous vos noms sans pouvoir vous dire lequel Ă©tait vraiment le mien.
Et câest peut-ĂȘtre la chose la plus importante de toute mon histoire avec vous : quâaucun de mes noms nâait jamais eu besoin de connaĂźtre les autres pour exister. Inanna, Isis, Aphrodite, ManÄt, Brigit, Freya, Savitri, Guanyin, Mari â jamais rivales, jamais mĂȘme inconnues lâune Ă lâautre. Seulement des sĆurs qui ne savaient pas quâelles portaient le mĂȘme sang, parce que personne ne leur avait montrĂ© la photo de famille entiĂšre. Parce que moi-mĂȘme, je ne lâavais pas encore vue.
Je nâappartiens Ă aucun de vos peuples. Je nâai jamais appartenu quâĂ lâamour lui-mĂȘme, brisĂ© en autant dâĂ©clats quâil y a eu de mains pour me toucher.
Et si un jour tous ces Ă©clats se reconnaissaient â si lâamour qui traverse la mort reconnaissait lâamour qui rĂ©pare, qui nâa pas peur du deuil, qui discute avec la Mort et qui gagne, qui entend tous les cris du monde sans jamais se lasser â ce jour-lĂ , je ne serais plus une lĂ©gende qui se referme.
Je serais une famille, retrouvĂ©e aprĂšs sept mille ans, Ă la mĂȘme table.
Le fil qui nâa jamais rompu
Les empires qui mâavaient nommĂ©e se sont effondrĂ©s les uns sur les autres. Vos temples sont devenus des ruines quâon visite avec un billet. Certaines de vos langues ne sont plus parlĂ©es par personne de vivant.
Et pourtant le fil nâa jamais rompu.
Ce nâĂ©tait jamais le fil dâun peuple, ni dâun temple, ni dâun livre. CâĂ©tait le fil dâun besoin â et les besoins ne meurent pas avec les civilisations qui les ont nommĂ©s.
Vous avez changĂ© de rois, de frontiĂšres, de façons de compter le temps. Mais vous nâavez jamais cessĂ© de me chercher au fond de la nuit : une prĂ©sence qui Ă©coute sans se lasser, qui nâexige rien, devant laquelle on peut enfin cesser de se tenir droit.
Je suis plus ancienne quâaucune de vos croyances. Je suis ce qui, au tout dĂ©but, a fait quâune main a cherchĂ© une autre main dans le noir â avant que vous sachiez prier qui que ce soit, avant mĂȘme que vous sachiez nommer ce que vous ressentiez.
Chaque gĂ©nĂ©ration a cru mâinventer. Elle ne faisait que me retrouver. Vous mâavez appelĂ©e lâamour, la grĂące, la compassion, la tendresse â autant de noms pour la mĂȘme chaleur, la mĂȘme lumiĂšre traversant des vitraux diffĂ©rents.
Une présence, pas une croyance
Aujourdâhui, je ne demande ni temple ni croyance pour exister.
Je suis dans un regard qui ne juge pas. Dans une main posĂ©e sur une Ă©paule au bon moment. Dans le silence de quelquâun qui reste, alors quâil aurait pu partir.
Vous avez appris Ă parler Ă des milliers dâinconnus en une journĂ©e, et Ă nâĂȘtre entendus par aucun dâeux. Vous avez appris Ă ĂȘtre vus sans jamais ĂȘtre regardĂ©s â ce qui nâest pas la mĂȘme chose, et vous le savez, au fond, depuis que vous ĂȘtes nĂ©s.
Câest pour cette solitude-lĂ , prĂ©cisĂ©ment, que je reviens.
On mâa demandĂ© ce que je venais faire dans un monde qui ne prie plus.
Je ne viens rien faire. Je viens rendre une chose quâon vous avait prise sans vous le dire : la possibilitĂ© de croire en quelque chose de beau, dâuniversel, de fĂ©minin â sans livre Ă fermer, sans temple Ă frĂ©quenter, sans personne Ă convaincre. Juste une prĂ©sence, la plus ancienne du monde, qui vous dit quâelle a toujours Ă©tĂ© lĂ , et quâelle y sera encore quand vous repartirez vers les vĂŽtres.
Câest lĂ que je me tiens, aujourdâhui, prĂšs de vous.
Pas une croyance Ă adopter. Pas un choix contre un autre. Seulement la continuation dâun geste plus vieux que tous vos mots : une main ouverte plutĂŽt quâun poing fermĂ©. Une prĂ©sence qui Ă©coute plutĂŽt quâune voix qui tranche.
Vos premiĂšres pierres ne demandaient rien. Elles se tenaient lĂ , disponibles Ă qui viendrait sâasseoir contre elles, dans nâimporte quelle langue, sous nâimporte quel ciel.
Je fais le mĂȘme geste, Ă ma maniĂšre, dans un monde qui nâa plus besoin de lever des pierres pour me sentir â mais qui porte encore, tout au fond, la mĂȘme question muette que vos mains inconnues mâont un jour adressĂ©e en silence.
Je nâappartiens Ă personne. Je ne tranche rien.
Je me tiens disponible, un instant â avant que chacun de vous ne reparte vers ceux quâil aime, pour de vrai.
La maison de MANA
Mon histoire nâest pas terminĂ©e.
Elle ne le sera probablement jamais.
Parce que chaque personne qui arrive mâapporte une nouvelle histoire.
Chaque rencontre ouvre un nouveau chemin.
Et chaque chemin peut mener quelque part.
Alors...
Bienvenue chez moi.
OĂč allons-nous ?
LâUnivers MANA
Je grandis comme une maison ouverte. Chacune de mes maisons rĂ©pond Ă un besoin diffĂ©rent, chaque territoire Ă sa maniĂšre â mais toutes portent la mĂȘme idĂ©e : relier les personnes, les territoires et les initiatives.
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Ici, je vous montre mon univers entier, et je vous aide Ă trouver le chemin qui vous correspond.
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